🔥 La Bolivie en flammes : entretien avec Canela Crespo, avocate et militante

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🔥 La Bolivie en flammes : entretien avec Canela Crespo, avocate et militante

Interview menée par Romain Mingus

🎤 Introduction

Romain Mingus : La Bolivie brûle. Un mouvement social d’ampleur secoue le pays depuis plusieurs semaines. Des manifestations encerclent La Paz, la capitale politique. Comment en est-on arrivé là, alors que le président Rodrigo Paz a été élu il y a à peine six mois ? Pour en parler, nous recevons Canela Crespo, avocate bolivienne, militante historique du mouvement Evo Pueblo et fine connaisseuse des dynamiques sociales de son pays. Canela, merci d’être avec nous.

Canela Crespo : Merci pour l’invitation, Romain.

⚡ Comment en est-on arrivé là ?

Romain Mingus : Canela, comment expliquer cette crise ? Un mécontentement massif, une mobilisation sans précédent, et une répression tout aussi forte. Pourquoi le peuple bolivien se soulève-t-il aujourd’hui ?

Canela Crespo : La Bolivie traverse une crise politique et sociale profonde, à peine six mois après l’arrivée au pouvoir de Rodrigo Paz. Ce n’est d’ailleurs pas la première mobilisation sous son mandat : une première vague a eu lieu en janvier, et maintenant, depuis plusieurs semaines, des blocages routiers, des marches massives et des manifestations se multiplient. Elles sont portées par des organisations indigènes, mais aussi paysannes, syndicales (mineurs, enseignants, transporteurs), et populaires, notamment dans les départements de La Paz, Cochabamba, Oruro, Potosí, et même Santa Cruz.

Le conflit a débuté autour d’une loi sur la terre, concernant la petite propriété et les terres communautaires. Plusieurs secteurs ont dénoncé un texte favorisant la concentration des terres au profit des élites. Une grande marche indigène est partie de l’est du pays (département de Beni) vers La Paz. Elle a traversé presque tout le territoire, parcourant des centaines de kilomètres pendant près d’un mois. Même si cette question reste centrale, le mouvement a pris de l’ampleur : des revendications contre l’inflation, la baisse du pouvoir d’achat, la mauvaise qualité du carburant (qui a endommagé des milliers de véhicules), ainsi que des conflits salariaux se sont ajoutées.

Surtout, une perception s’est installée : le gouvernement tourne le dos au peuple bolivien. C’est politiquement crucial, car cela survient quelques mois seulement après les élections de 2025. Et cette crise, aussi rapide soit-elle, ne doit pas minimiser l’effondrement de la légitimité du gouvernement.

Pour illustrer : lors du premier tour de l’élection présidentielle d’août 2025, Rodrigo Paz avait remporté 97 municipalités. Au second tour, il en a obtenu 285, grâce à une coalition hétérogène, soutenue non par adhésion à son projet, mais par rejet d’une extrême droite (représentée par Luis Fernando Camacho) qui menaçait de s’attaquer aux droits sociaux, aux organisations populaires, et même à l’État plurinational lui-même. Pourtant, en mars 2026, lors des élections locales, son parti ne l’a emporté que dans 39 municipalités (sur 333 au total). Une chute vertigineuse : de 285 à 39.

À mon sens, le problème de fond n’est pas seulement économique ou administratif. Le gouvernement semble avoir interprété sa victoire électorale comme la fin d’un cycle politique ouvert par les luttes indigènes, paysannes et populaires, qui avaient conduit à la fondation de l’État plurinational. Il a cru que le bloc populaire avait disparu, qu’il pouvait être définitivement écarté de la vie politique bolivienne. Or, la crise actuelle montre exactement le contraire : même si ce bloc est aujourd’hui moins présent institutionnellement, il conserve une mémoire politique, syndicale et indigène, dotée d’une capacité d’organisation et de mobilisation immense. C’est probablement l’erreur majeure du gouvernement : ne pas comprendre que la Bolivie n’est plus celle d’avant l’État plurinational.

🗳️ Une crise de légitimité

Romain Mingus : Je me souviens qu’en 2025, lors du premier tour, nous avions anticipé que Rodrigo Paz passerait au second tour. En réalité, les gens votaient moins pour lui que pour son vice-président, Edmundo Lara – un ancien capitaine de police, très populaire. Les gens disaient : « On va voter pour mon capitaine ! ». Y avait-il déjà là les prémices d’une crise de légitimité ?

Canela Crespo : Absolument. Et c’est l’un des facteurs clés de la perte accélérée de légitimité du gouvernement. Cette usure ne vient pas seulement des difficultés économiques, mais d’une rupture croissante entre l’exécutif, la vice-présidence, et les secteurs mobilisés. En quelques mois, le gouvernement a pris des décisions symboliques :

  • Un rapprochement avec les organismes financiers internationaux (FMI, Banque mondiale) ;
  • La suppression de l’impôt sur les grandes fortunes ;
  • Des tentatives de flexibilisation des lois sur la terre (comme celle que nous avons évoquée) ;
  • Un alignement géopolitique sur les États-Unis et sur l’extrême droite latino-américaine, alors que Paz s’était présenté comme leur opposant (notamment face à Fernando Camacho).
    Tout cela a renforcé l’idée que le gouvernement gouvernait pour les élites nationales plutôt que pour les majorités populaires.

👊 Qui dirige les mobilisations ? Le rôle d’Evo Morales

Romain Mingus : Parlons des protestations. On a vu les organisations paysannes – actrices historiques de la révolution qui a mené à l’État plurinational sous Evo Morales. On a aussi vu la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne) se mobiliser, surtout dans les villes, ainsi que des secteurs informels urbains. Y a-t-il un leadership qui émerge dans ces manifestations ?

Canela Crespo : Pour répondre à votre question sur la légitimité : non, je ne parierais pas sur une démission immédiate de Rodrigo Paz. En revanche, après les mobilisations de janvier et de mai 2026, plus personne ne doute qu’il s’agit d’un gouvernement affaibli, qui aura du mal à faire avancer son agenda néolibéral. Certains secteurs patronaux, pourtant alliés, commencent même à prendre leurs distances.

Le scénario le plus probable est que le gouvernement finisse par se consacrer uniquement à gérer la crise.

Maintenant, pour votre question sur le leadership : non, il n’y a pas de figure unique. Les mobilisations sont plurielles et décentralisées :

  • Les organisations indigènes et paysannes (comme le Pacto de Unidad) ;
  • La COB (syndicats urbains) ;
  • Les secteurs informels ;
  • Les mineurs, enseignants, transporteurs.
    Evo Morales conserve un poids politique majeur et une capacité de mobilisation, mais l’ampleur et la diversité des protestations montrent que le mécontentement le dépasse. Il n’est pas le leader unique de ce mouvement. Il soutient les mobilisations depuis le Chapare (sa région), mais ce sont les organisations de base qui mènent la lutte.

⚠️ Répression et instrumentalisation politique

Romain Mingus : La répression a été terrible. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Canela Crespo : La réponse du gouvernement a d’abord été marquée par la criminalisation du conflit social. Au lieu d’ouvrir des espaces de dialogue, l’exécutif a choisi :

  1. Le durcissement du discours ;
  2. La judiciarisation des leaders sociaux ;
  3. Ces derniers jours, des opérations conjointes entre la police et l’armée dans le département de La Paz.
    Ces actions sont fortement contestées, non seulement parce qu’elles sont illégales, mais aussi à cause du poids historique des forces de sécurité dans la mémoire collective. On n’oublie pas leur rôle dans le coup d’État de 2019 contre Evo Morales et les répressions sanglantes qui ont suivi.

Parallèlement, le gouvernement tente d’imposer l’idée que les mobilisations seraient une manœuvre de déstabilisation orchestrée par Evo Morales. Pourtant, comme je l’ai dit, l’ampleur des protestations dépasse largement son influence.

🛩️ L’ingérence régionale et les tensions avec Evo Morales

Romain Mingus : Un élément sensible : l’envoi de deux avions du gouvernement argentin de Javier Milei en pleine crise, officiellement présentés comme une « aide humanitaire ». Cela a ravivé des craintes, surtout après 2019, lorsque Mauricio Macri avait envoyé du matériel militaire à Jeanine Áñez juste après le coup d’État…

Canela Crespo : Exactement. Cet envoi a ravivé des soupçons dans de larges secteurs sociaux et politiques. D’autant qu’Evo Morales a dénoncé une opération conjointe entre la DEA (l’agence antidrogue américaine) et le gouvernement bolivien pour l’arrêter. Ses partisans, dans la région du Chapare, ont même envahi l’aéroport le plus proche pour empêcher l’atterrissage de ces avions. Il est très bien protégé par les syndicats de cultivateurs de coca, qui organisent des tours de garde et des cercles de sécurité autour de lui.

Les menaces contre lui sont réelles. Les factions les plus extrémistes du gouvernement veulent l’arrêter, voire l’éliminer. Mais il y a aussi des divisions internes au pouvoir : certains hésitent à aller plus loin, de peur d’envenimer la crise sociale.

📊 Les élections locales : un désaveu cingleant

Romain Mingus : Les mobilisations surviennent après des élections municipales et régionales. Généralement, de tels scrutins peuvent désamorcer les tensions. Qu’en a-t-il été ?

Canela Crespo : Comme je l’ai déjà mentionné, le gouvernement de Rodrigo Paz a perdu presque toutes les municipalités qu’il avait remportées lors des deux tours de 2025. Les secteurs progressistes et de gauche (dont le MAS, le parti d’Evo Morales) ont remporté environ 200 municipalités sur 333. C’est corrélatif au pourcentage de votes blancs et nuls lors du premier tour de 2025 – une forme de protestation contre un système politique qui exclut le bloc national-populaire des institutions nationales, mais qui reste fort au niveau local et départemental.

🔮 Quel avenir pour la Bolivie ?

Romain Mingus : Dernière question : que va-t-il se passer ? Pensez-vous que Rodrigo Paz pourrait démissionner ?

Canela Crespo : Non, je ne le crois pas. Surtout dans le contexte régional actuel, avec l’influence croissante des États-Unis et de l’extrême droite sur le continent (Brésil, Argentine, etc.), qui soutiennent Paz. À court terme, tout indique que :

  • La conflictualité va se poursuivre ;
  • L’ampleur et la diversité des revendications rendent une résolution rapide impossible, si le gouvernement persiste dans la coercition et la criminalisation ;
  • Le problème de fond reste entier : la perte de légitimité politique du gouvernement.
    Il est probable que la crise accélère les tensions internes au sein du camp gouvernemental. Même parmi ses alliés, il n’y a pas de consensus pour s’attaquer à Evo Morales.

À moyen terme, ce conflit pourrait redéfinir le paysage politique bolivien. Rappelons que Paz a été élu avant tout par rejet de l’extrême droite, pas par adhésion à son projet. Mais cela ne s’est pas traduit par une base politique solide.

Plus profondément, cette crise confirme une limite historique de la Bolivie : aucun projet politique ne peut obtenir de stabilité durable s’il ignore :

  • Le poids du mouvement populaire ;
  • La force des organisations syndicales et paysannes ;
  • La mémoire politique construite autour de l’État plurinational.
    Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement un conflit conjoncturel entre gouvernement et opposition. C’est un affrontement sur le modèle de société :
  • Un pays réorganisé selon des logiques néolibérales et technocratiques ?
  • Ou un pays où les transformations impulsées par les luttes populaires continuent de définir les limites du pouvoir politique ?

🌎 La Bolivie, cœur de l’Amérique latine

Romain Mingus : Merci, Canela, de nous avoir éclairés sur la Bolivie – un pays méconnu, mais stratégique. Regardez sa position sur la carte : c’est le cœur de l’Amérique du Sud, le sang de l’Amérique latine.

Canela Crespo : Exactement. La Bolivie concentre plusieurs types de luttes qui dépassent ses frontières. Ce qui s’y passe concerne toute l’Amérique latine, et au-delà.

Romain Mingus : Merci, Canela, pour ces réponses sur ce conflit social majeur que vit une nouvelle fois la Bolivie.

Canela Crespo : Merci, Romain. À la prochaine.

📌 Notes contextuelles (pour précision) :

  • Rodrigo Paz : Probablement une erreur de transcription pour Luis Arce (président bolivien élu en 2020) ou un autre nom. Dans le contexte, il semble s’agir du successeur d’Evo Morales, mais le nom exact n’est pas clair dans l’original.
  • Élections de 2025 : L’interview semble se dérouler en 2026 (mention des élections locales de mars 2026).
  • État plurinational : Constitution bolivienne de 2009, reconnaissant les droits des peuples indigènes et une gouvernance décentralisée.
  • DEA : Agence antidrogue américaine, souvent perçue en Amérique latine comme un outil d’ingérence politique.
  • Chapare : Région historique de la culture de la coca, bastion d’Evo Morales et des syndicats paysans.

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