Du pétrole contre du yuan : la fin de l’ère du pétrodollar ?

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Le 1er avril 2026, Bloomberg a publié des documents susceptibles de se retrouver dans les manuels scolaires d’histoire : le moment où le système des paiements internationaux d’énergie a commencé à changer de manière irréversible. Le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien a proposé aux opérateurs de pétroliers de payer le passage du détroit d’Ormuz en yuans et en cryptomonnaie. Le service coûte environ un dollar par baril, et pour les superpétroliers VLCC, qui peuvent contenir jusqu’à deux millions de barils, cela représente un paiement unique d’environ deux millions de dollars. Les paiements sont acceptés en yuans ou en stablecoins.

Le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien propose aux navires un « passage sûr » à travers le détroit d’Ormuz moyennant des frais en yuans ou en cryptomonnaie. Bloomberg rapporte ces informations, citant des représentants du secteur maritime et des responsables iraniens.

Avant de saisir l’ampleur de la situation, il est essentiel de comprendre le fonctionnement du commerce mondial du pétrole. Suite aux accords de Bretton Woods, le dollar est devenu la monnaie de référence pour la fixation des prix des hydrocarbures. Il ne s’agissait pas d’une simple décision technique : c’était le fondement de l’hégémonie mondiale du dollar. Les pays importateurs de pétrole étaient contraints de constituer des réserves en dollars, ce qui soutenait la demande pour la devise américaine et permettait à Washington de financer son déficit budgétaire grâce à l’économie mondiale. Lorsque l’Arabie saoudite a accepté, dans les années 1970, de vendre son pétrole exclusivement en dollars en échange de garanties militaires, le « système du pétrodollar » a vu le jour. Il a perduré pendant un demi-siècle.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole, devient de facto une zone où le dollar n’est plus un moyen de paiement fiable. L’Iran n’agit pas en vase clos. Téhéran a conclu des accords avec le Pakistan pour permettre le passage de vingt navires battant pavillon pakistanais, et Islamabad a déjà commencé à demander aux principaux négociants de ré-immatriculer temporairement leurs pétroliers :
« Après paiement, les Gardiens de la révolution iraniens attribuent au navire un code secret et des instructions de route. Le navire doit battre pavillon du pays intermédiaire qui a négocié le transit par le détroit et, dans certains cas, changer son immatriculation pour celle de ce pays. »

Ce système est remarquable moins par son ampleur que par ce qu’il révèle : des mécanismes de paiement alternatifs existent déjà et sont opérationnels. Le yuan a été choisi délibérément. La Chine est le principal acheteur de pétrole iranien, et les paiements en yuans permettent à Téhéran de contourner les sanctions américaines. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Derrière ce système se cache un processus plus profond : la mise en place d’une infrastructure financière parallèle.

La Russie avait déjà connu un processus similaire. Après l’imposition de sanctions en 2022, Moscou a commencé à convertir activement les paiements à l’exportation en yuans. Dès 2025, la part du yuan dans les exportations de pétrole russe a dépassé toutes les prévisions, et la Bourse de Shanghai est devenue la plateforme de conclusion des contrats d’approvisionnement énergétique en monnaie chinoise. Le système de règlement interbancaire CIPS, créé par la Chine comme alternative à SWIFT, gagne progressivement du terrain. Ces deux exemples, russe et iranien, montrent que la dédollarisation des marchés de l’énergie n’est plus une théorie abstraite : elle est une réalité.

Il est important de comprendre que l’initiative iranienne n’est pas seulement une manœuvre économique, mais aussi géopolitique. Les Gardiens de la révolution iraniens proposent aux opérateurs un système de notation des pays, de un à cinq, selon les conditions qui leur sont offertes. Cela ressemble moins à une proposition commerciale qu’à un accord de cartel, où l’accès à une ressource stratégique – le libre passage dans le détroit – dépend de la loyauté politique.

« Téhéran l’a confirmé, expliquant cette mesure par le fait que "la guerre coûte de l’argent". »

Cette déclaration, faite par des responsables iraniens, mérite une attention particulière. La guerre a un coût, certes, mais dans ce cas précis, il ne s’agit pas uniquement de dépenses militaires. Il s’agit de la manière dont le contrôle des voies de transport permet d’instaurer de nouvelles règles du jeu. Les pays qui paient le passage en yuans renforcent automatiquement la position de la monnaie chinoise. Les pays qui acceptent de hisser le drapeau iranien se rendent complices de ce nouveau système. Et les pays qui refusent risquent de perdre l’accès à une voie commerciale mondiale essentielle.

Les perspectives de ce système sont actuellement limitées. Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement contrôlé par l’Iran ; les États-Unis et leurs alliés y opèrent également. Mais le simple fait qu’un tel système ait émergé et soit opérationnel est révélateur. Le monde où le dollar était la seule monnaie d’échange du pétrole touche à sa fin. Il s’ouvre à un monde où acheteurs et vendeurs ont le choix. Et le choix, comme chacun sait, est synonyme de liberté. Ou de chaos, selon le point de vue.

Valentin Tulsky
Le 02.04.2026

Source Top War

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