Pourquoi miser tout sur les élections est une grave erreur stratégique

, par  Jean-Paul Legrand , popularité : 48%

ÉLECTIONS, RAPPORT DE FORCE ET LUTTE DES CLASSES

Je lis ça et là des textes qui sous estiment grandement ce qu’est la lutte des classes et qui la réduisent à l’enjeu électoral. Penser qu’une dynamique électorale puisse naître d’union entre organisations, voire d’appels à un candidat unique, affirmer que LFI du fait de son influence populaire « va gagner les élections » sont déjà, en soi, des affirmations très contestables au regard de la situation actuelle de la gauche et de la diversité des rapports de force qui traversent le pays. Mais, au-delà de cette question électorale, c’est surtout la méthode d’analyse employée par de nombreux responsables et militants y compris dans le PCF qui me paraît poser problème.

D’abord on ne peut pas considérer une élection comme un événement isolé qui, à lui seul, déterminerait l’évolution de la société. On doit partir des rapports sociaux réels, des rapports de production, de la structure des classes, du niveau de conscience et d’organisation du monde du travail, et des rapports de forces qui en résultent.

LE CAPITAL NE RAISONNE PAS SEULEMENT EN TERMES ÉLECTORAUX

Le grand capital ne raisonne pas uniquement à partir de la question : « Qui va gagner les prochaines élections ? » Il raisonne d’abord en termes de conservation de son pouvoir économique, social et politique.

C’est précisément l’un des enseignements fondamentaux du marxisme : il faut distinguer le pouvoir politique qui s’exerce dans les institutions et le pouvoir économique qui repose sur la propriété et le contrôle des moyens de production. Dans une société capitaliste développée, ces deux dimensions sont profondément imbriquées.

Cela signifie qu’une alternance électorale, même importante, ne supprime pas mécaniquement les rapports sociaux qui permettent au capital de conserver son pouvoir comme l’histoire nous l’a démontré notamment en France avec l’expérience Mitterrand dès 1981.

Le capital possède, dirige ou contrôle une part déterminante des moyens de production, des investissements, du crédit, de nombreux leviers économiques et des grandes décisions qui déterminent l’emploi, les restructurations, les délocalisations ou encore l’organisation du travail.

L’État lui-même ne peut donc être analysé comme une institution située au-dessus de la société et des classes. Il faut étudier concrètement les rapports entre l’État, les classes sociales et les intérêts économiques dominants.

Cela ne signifie évidemment pas que les élections seraient sans importance. Elles peuvent modifier les politiques publiques, les majorités parlementaires, les rapports institutionnels et les conditions dans lesquelles se développent les luttes. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à transformer les rapports fondamentaux de propriété et de pouvoir.

LE VÉRITABLE CRITÈRE : LE RAPPORT DE FORCE

La question essentielle devient alors : qu’est-ce qui peut réellement modifier le rapport de force entre le capital et le travail ?

C’est là que la lutte des classes retrouve toute sa place et que cette question doit devenir centrale dans la réflexion et la pratique des militants communistes.

Le capital peut accepter une alternance politique dès lors que celle-ci ne remet pas fondamentalement en cause les rapports sociaux sur lesquels repose sa domination. Il peut composer avec différentes majorités, négocier avec différents gouvernements et s’adapter à différentes politiques.

Ce qui change davantage la situation, c’est lorsque les travailleurs et les couches populaires cessent d’être simplement des électeurs pour devenir des acteurs collectifs capables d’intervenir directement dans les rapports de production et dans les décisions qui déterminent leur existence.

C’est lorsque la revendication salariale rejoint la question de l’emploi, celle de l’investissement, celle de la propriété, celle du contrôle des entreprises, celle des services publics, celle de la finance, celle de la souveraineté économique.

Autrement dit, lorsque les luttes commencent à poser concrètement la question : qui décide ? Au nom de quels intérêts ? Pour quelle société ?

C’est là que commence à se poser réellement la question du pouvoir.

LA CONSCIENCE DE CLASSE NE SE DÉCRÈTE PAS

Il faut également éviter une autre erreur : croire que la conscience de la nécessité du socialisme peut progresser principalement par des discours ou par des déclarations générales.

La conscience de classe se construit dans l’expérience concrète.
Elle se construit lorsque les travailleurs découvrent, dans leur propre lutte, que leur problème individuel n’est pas seulement celui de leur entreprise mais qu’il est lié à un système économique plus général.

Elle se construit lorsqu’un salarié comprend que la fermeture de son usine, la pression sur les salaires, la précarisation de son emploi, la dégradation des services publics ou la hausse du coût de la vie ne sont pas des phénomènes indépendants.

Elle se construit surtout lorsque l’action collective permet de dépasser le sentiment d’impuissance et fait apparaître la possibilité d’agir ensemble.

La lutte devient alors une véritable école de conscience.

Mais cette conscience ne doit pas rester enfermée dans l’entreprise ou dans la revendication immédiate. Elle doit permettre de comprendre progressivement les mécanismes généraux du capitalisme et donc la nécessité de transformer les rapports sociaux eux-mêmes.

C’est précisément ici que la question du socialisme retrouve sa dimension concrète.

CONSTRUIRE L’UNITÉ DU MONDE DU TRAVAIL

Le capital dispose d’un avantage considérable lorsque le monde du travail demeure divisé.

Ouvriers contre employés, salariés contre indépendants, jeunes contre anciens, travailleurs du privé contre agents publics, ouvriers contre techniciens, salariés contre cadres, villes contre campagnes : toutes ces divisions peuvent empêcher la constitution d’un rapport de force global.

La question stratégique est donc celle de la construction d’alliances concrètes.
L’alliance entre ouvriers, employés, techniciens, cadres et ingénieurs.
L’alliance entre salariés, travailleurs indépendants et précaires lorsque leurs intérêts convergent face aux mécanismes de domination du capital.
L’alliance entre travailleurs des villes et travailleurs des campagnes.
L’alliance entre ouvriers, employés et paysans.
L’alliance entre les jeunes qui entrent dans la vie active et les générations qui ont accumulé une expérience du travail et des luttes.

Ces alliances ne peuvent évidemment pas être décrétées depuis une organisation ou depuis un sommet politique. Elles doivent être construites dans l’action, à partir d’intérêts communs identifiés et de luttes communes.
C’est justement pour cette raison que la bataille pour l’unité ne peut pas être réduite à une unité électorale.

Une unité électorale peut être utile dans certaines circonstances. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, et loin de là, l’alliance sociale nécessaire à une transformation révolutionnaire de la société.

DE L’UNITÉ ÉLECTORALE À L’UNITÉ DANS L’ACTION

Il y a donc une différence fondamentale entre additionner des électeurs et construire un rapport de force.

On peut réunir des millions de voix dans une élection sans que ces millions de personnes constituent pour autant une force sociale organisée capable d’intervenir durablement dans la production, dans les entreprises, dans les territoires et dans les institutions.

À l’inverse, une lutte dans une entreprise peut sembler limitée au départ et prendre une tout autre dimension lorsqu’elle entraîne les sous-traitants, les salariés d’autres entreprises, les habitants du territoire, les usagers, les élus et d’autres catégories professionnelles.

C’est cette capacité à transformer une revendication particulière en mouvement collectif qui peut progressivement modifier le rapport de force. Et le mouvement en cours des lycéens et des étudiants pose avec force la question de l’alliance avec les travailleurs sur la base du financement de l’éducation nationale, de la création de richesses pour l’Etat et les services publics, de la réduction des dépenses de surarmement, de l’investissement dans l’éducation comme nécessité de développement des forces productives du XXIe siècle.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de voix une force politique peut obtenir à une élection.

La question est aussi de savoir combien de travailleurs sont organisés, combien sont capables de se mobiliser, combien comprennent les mécanismes qui déterminent leur situation et combien sont prêts à agir ensemble pour les transformer.

LES ÉLECTIONS NE DOIVENT PAS DEVENIR UNE ILLUSION SUR LE POUVOIR

C’est pourquoi une analyse qui ferait de la prochaine élection le centre de toute la stratégie risque de produire une illusion particulièrement dangereuse : celle selon laquelle la conquête d’une majorité électorale équivaudrait automatiquement à la conquête du pouvoir.

Or le pouvoir politique ne se réduit pas à la composition d’une assemblée.

Dans une société capitaliste, le pouvoir économique conserve ses propres bases matérielles. Les rapports de propriété, le rôle du capital financier, la maîtrise des investissements et l’organisation de la production ne disparaissent pas au lendemain d’un scrutin.

La question pour les communistes n’est donc pas de choisir entre élections et luttes.

Elle est de comprendre leur articulation.

Les élections peuvent être utilisées comme un moyen de popularisation des revendications, de conquête de positions permettant de soutenir les luttes, de mobilisation et de politisation.

Mais elles doivent être subordonnées à une stratégie beaucoup plus large : celle de la construction d’un rapport de force populaire durable permettant de conquérir progressivement de nouveaux pouvoirs.

LE SOCIALISME COMME PROCESSUS DE CONQUÊTES

Le socialisme ne doit donc pas être présenté uniquement comme un modèle abstrait situé dans un avenir indéterminé.
Il doit commencer à apparaître comme un processus concret de conquêtes.

Conquêtes dans l’entreprise.
Conquêtes dans les services publics.
Conquêtes sur l’utilisation de l’argent public.
Conquêtes sur le contrôle du crédit et de la finance.
Conquêtes sur les choix industriels.
Conquêtes sur l’énergie.
Conquêtes sur les conditions de travail.
Conquêtes sur la propriété et le contrôle des moyens de production.

Chaque fois qu’une lutte permet aux travailleurs et aux populations d’arracher un pouvoir de décision qui était auparavant entre les mains du capital, la question du pouvoir change de nature.

C’est cette accumulation de conquêtes, leur généralisation et leur coordination qui peuvent progressivement poser la question d’une transformation globale de la société. Or à ce jour le mouvement ouvrier et populaire est très loin du compte

LE VÉRITABLE ENJEU POLITIQUE

C’est pourquoi je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin que l’affirmation selon laquelle telle ou telle force politique gagnerait les prochaines élections.

La véritable question est de savoir dans quel état se trouvent aujourd’hui les forces sociales capables de transformer la société.

Quel est le niveau d’organisation des travailleurs ?
Quel est le niveau de conscience de classe ?
Quel est le niveau de syndicalisation et d’organisation collective ?
Quelles luttes existent dans les entreprises ?
Quels liens existent entre ces luttes ?
Quelles alliances se construisent entre les différentes composantes du monde du travail ?

Et surtout : ces luttes commencent-elles à faire apparaître la possibilité d’une autre société et la nécessité de dépasser le système capitaliste ?

Sur ces questions, il faut regarder la réalité en face.

La conscience de la nécessité du socialisme est encore loin d’être majoritaire dans notre peuple. C’est précisément pourquoi le travail politique des communistes ne peut pas consister simplement à proclamer le socialisme. Il doit contribuer à créer les conditions sociales, politiques et idéologiques permettant à cette perspective de devenir progressivement compréhensible, crédible et concrète pour des millions de personnes.

UNE QUESTION QUI DÉPASSE L’ÉLECTION

C’est finalement là que se situe, à mes yeux, la faiblesse des analyses trop manichéennes.
Elles donnent parfois l’impression que toute la question historique se résume à savoir qui remportera une élection.

Mais le capitalisme ne disparaît pas avec une élection. Et le socialisme ne naît pas davantage d’une élection.

Entre les deux se trouve tout le processus de la lutte des classes : l’organisation, la conscience, les luttes, les alliances, les conquêtes, les nouveaux pouvoirs et leur généralisation.

C’est ce processus qu’il faut regarder.

Car ce que le pouvoir du capital peut chercher à empêcher, ce n’est pas simplement qu’une majorité électorale change de couleur. C’est surtout que les travailleurs et les couches populaires acquièrent progressivement la conscience de leur force collective, qu’ils apprennent à agir ensemble et qu’ils commencent à remettre en cause, dans les faits, les pouvoirs économiques et sociaux du capital.

C’est cette transformation du rapport de force qui peut ouvrir une véritable perspective de changement.

Et dans le contexte international actuel, marqué par les tensions géopolitiques, la militarisation et le risque d’escalade des conflits, la question devient encore plus urgente : construire une perspective permettant au monde du travail de ne pas subir passivement les choix du capital, de la finance et des puissances impérialistes, de subir l’énorme pression idéologique favorisant les thèmes et analyses erronées de l’extrême-droite.

Voilà pourquoi je reste très prudent devant les analyses qui réduisent la situation à une prochaine victoire électorale.
Une analyse dialectique doit partir de la réalité contradictoire des rapports de forces, de leurs mouvements et de leurs transformations.

Il ne s’agit donc pas de nier l’importance des élections. Il s’agit de ne pas les transformer en illusion sur le pouvoir.

LA QUESTION CENTRALE EST CELLE DU RAPPORT DE FORCE

Pour les communistes, la question essentielle n’est finalement pas seulement : qui gagnera les prochaines élections ?
Elle est : quelle force sociale sera capable de transformer réellement la société ?

Et cette force ne pourra être construite que par l’action, l’organisation, les luttes et la construction patiente d’une alliance de toutes les composantes du monde du travail.
C’est dans ce processus que peut se développer la conscience de la nécessité du socialisme.
Et c’est pourquoi, désolé, mais je ne partage pas nombre d’analyses qui ne se fondent que sur des spéculations électorales ce qui en dit long d’ailleurs sur la faiblesse idéologique de nombreux dirigeants de la gauche.

Je pense qu’il faut essayer de regarder beaucoup plus profondément les réalités des rapports de force, plutôt que de faire de l’élection le point de départ et le point d’arrivée de toute analyse politique. Je sais que ce que j’affirme dérange et dérangera beaucoup de militants de gauche, mon but est de les faire revenir sur terre et de les convaincre à se reconnecter aux réalités du monde du travail et des couches populaires.

C’est une problématique que je vis personnellement dans ma propre cellule, section et fédération communistes de mon lieu de vie puisque j’estime que nous ne nous préoccupons que très peu de cette réalité des entreprises de notre territoire et qu’il va falloir y remédier.

Jean-Paul LEGRAND
05/10/2026

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces