Oui, depuis trente ans, le Parti communiste français a perdu ses outils et ses forces, tout ce qui lui permettait d’exercer une « hégémonie idéologique » dans de larges couches de la population, dans des milieux diversifiés. Si le décrochage dans les milieux intellectuels est ancien, il restait à la fin du siècle dernier, prenons comme référence le mouvement social de l’hiver 1995, une large influence des idées communistes sur le mouvement social et politique.
30 ans d’électoralisme... et 30 ans encore... comment on en sort ?
Cet affaiblissement a des causes externes, mais aussi internes, et notamment la perte des outils de formation, des organisations locales, de l’humanité comme journal communiste, des sections d’entreprises, disparition décidée et assumée par Robert Hue. Oui, cet affaiblissement est bien le résultat de cette mutation engagée en 2000 au congrès de Martigues.
Mais c’est aussi le résultat plus profondément des trente années précédentes, marquées par l’union de la gauche et le choix stratégique de 1972 du programme commun. À leur 22e congrès en 1976, les communistes font le choix d’une voie pacifique vers le socialisme. C’était tout à fait légitime et correspondait à une situation originale d’un parti communiste puissant dans un pays capitaliste développé, avec un peuple éduqué, l’expérience de décennies de vie démocratique, fut-elle bourgeoise, dans un monde de l’équilibre stratégique entre impérialisme et camp socialiste.
Cependant, cette orientation s’est rapidement transformée en une pratique purement électorale, malgré les alertes de Georges Marchais dans son rapport célèbre resté un temps secret. C’est là que réside le fond du problème. Alors même que le coup d’état au Chili en 1973 aurait du alerter sur les risques de la contre-offensive de l’impérialisme, sur la nécessité de construire un rapport de forces en dehors des institutions, de réfléchir aux formes démocratiques de ces rapports de forces capables de faire face à la violence possible de la bourgeoisie, les communistes se sont lancés dans une suite ininterrompue de batailles électorales, de négociations de sommet, et ont du constater le 26 avril 1981 que le rapport de forces avait basculé en faveur du réformisme... Non seulement, notre peuple n’avait pas défendu la rupture, mais il fêtait son illusion réformiste.
Oui, les causes internes de notre affaiblissement sont à la fois la dérive électoraliste dans l’union de la gauche et la mutation visant de fait à la dissolution du parti, dans un processus lent contrairement à l’Italie, mais de même nature, jusqu’au coup d’arrêt du 38e congrès.
Certes, les deux périodes sont très différentes. Dans la période du programme commun, les communistes cherchaient le chemin démocratique du socialisme à la française [1], la mutation, ayant rompu avec l’ambition du socialisme, ne cherchait qu’un chemin d’adaptation au capitalisme, laissant croire à une hégémonie sans luttes de classe, un "communisme déjà-là", une des déformations les plus courantes de Gramsci...
La mutation a ainsi en pratique effacé ce qui était le sujet de fonds du 22e congrès ; comment construire un rapport de forces permettant une voie pacifique au socialisme. La mutation a renforcé la fuite en avant dans des batailles électorales de moins en moins communiste, de plus en plus "de gauche", compatible avec tous les réformismes, socialistes, écologistes, insoumis.. jusqu’à se fondre en permanence dans des fronts de différentes formes, mais toujours dirigés par les courants réformistes.
Et il faut constater que le communisme municipal, reconnu pour ses conquêtes et ses constructions progressistes si nombreuses, n’a nulle part freiné la dérive réformiste, et bien sûr nulle part permis le renforcement du courant communiste...
L’enjeu du 40e congrès... stop ou encore ?
L’enjeu du 40e congrès est simple : va-t-on laisser ceux qui nous ont menés dans cette impasse achever leur œuvre en faisant disparaître le PCF ? Ou bien l’élan, aussi modeste soit-il, qui a émergé lors du 38ᵉ congrès – où les communistes ont clairement affirmé « Non, nous ne voulons pas disparaître, nous voulons continuer » – va-t-il enfin trouver les moyens concrets de se concrétiser ? Car, jusqu’à présent, nous ne l’avons pas fait.
C’est la question centrale qui se pose. Et la priorité est donc de mettre un temps de coté les enjeux électoraux et de nous recentrer sur l’essentiel, les conditions d’organisation et d’unité du monde du travail, des milieux populaires.
– Cela suppose de consacrer beaucoup d’efforts à écouter ce que dit le monde du travail, dans ses contradictions, à le connaitre, dans sa diversité, son émiettement liée aux mouvements du capital, à la désindustrialisation massive, au "recentrage sur le coeur de métier" dans la concurrence mondiale...
– Cela suppose de consacrer beaucoup de temps à écouter la base confrontée à cet émiettement des milieux populaires entre une classe ouvrière périphérique dominée par le RN, des couches moyennes éduquées en voie de prolétarisation dominée par le discours écologique, et des banlieues plus diversifiées qu’on ne le croit entre grande pauvreté et dynamisme économique, mais dominée par LFI
– Cela suppose de travailler à faire l’analyse des forces productives, la place de l’IA, de la robotique, les extraordinaires et gigantesques gains de productivité à venir qui auront un impact plus grand sur les travailleurs intellectuels et de services que l’industrialisation permise par les révolutions énergétiques du 19e siècle ont provoqué pour les travailleurs manuels dans la première phase d’accumulation capitaliste décrite par Marx.
Nous avons besoin d’un congrès recentré sur l’essentiel pour les communistes, les forces productives et le monde du travail, pas les élections. On doit y consacrer l’essentiel du temps de travail du congrès.
Oui, mais alors, les élections, pourquoi faire ?
Il faut bien sûr aussi aborder les questions électorales, et notamment construire une compréhension partagée des causes de l’affaiblissement continu de nos résultats électoraux et notamment à l’échelle locale, de l’échec historique du communisme municipal.
Mais c’est en ayant en tête la nature révolutionnaire du développement actuel des forces productives et ses caractéristiques à l’échelle mondiale comme nationale qu’on peut discuter des élections présidentielles et du piège qu’elle représente pour le peuple et pour l’unité populaire.
Car si cette élection est une bataille pour ou contre le projet raciste du Rassemblement National, alors on est obligé de constater que de larges part des milieux populaires y sont favorables, pas seulement dans les milieux populaires des périphéries, mais aussi dans les zones métropoles urbaines, comme le montre l’arrivée du groupe RN à la métropole de Lyon, mais aussi chez les cadres et les patrons, les institutions, la justice, l’armée...
Si on est cynique, il faut reconnaître que pour ceux qui souffrent des politiques macronistes, l’idée que de toutes façons, il n’y en a pas pour tout le monde, et donc tant pis pour "les autres", est une idée "réaliste".
Tout le problème est que si on est contre ce projet raciste, et qu’on s’intéresse à l’élection présidentielle comme si elle était sans liens avec les bouleversements du monde, alors la seule réponse "réaliste" est de dire : « Il faut voter Édouard Philippe, car c’est le seul qui peut battre le projet raciste. »
C’est un piège bien sûr. Un piège à cons, même. L’élection présidentielle est conçue pour diviser le peuple et le forcer à choisir entre deux maux, sans jamais lui permettre de construire une alternative véritable.
Qui peut croire qu’on peut sortir de l’électoralisme avec Jean-Luc Mélenchon ? Personne ! Ceux qui se disent que lui au moins peut être au second tour sont justement totalement enfermé dans cet électoralisme caractéristique du parti communiste depuis... 60 ans. On ne peut pas le leur reprocher, c’est ce qui a fait l’essentiel de l’activité communiste depuis des décennies...
Mais justement, si l’enjeu de ce 40e congrès est de sortir enfin de cet électoralisme au coeur de notre affaiblissement historique, alors il faut dire clairement que l’enjeu de l’élection présidentielle n’est pas de choisir un président, ni même d’empêcher un président raciste, mais d’inverser la longue tendance à l’affaiblissement du mouvement social, à la division du peuple et du monde du travail.
En bref, pour sortir de l’électoralisme, il faut mener la bataille électorale pour se renforcer, pas pour élire un président. Notre message doit être clair :
Un congrès pour un texte, un dirigeant, ou pour le monde du travail ?
C’est là la question décisive, celle que le Congrès devra trancher. Soit nous continuons à jouer le jeu d’un système qui nous affaiblit, soit nous utilisons chaque élection comme un levier pour organiser le peuple et renforcer notre capacité à transformer la société. Pour le dire le plus directement possible, le seul résultat important d’une campagne électorale, comme de l’activité de nos élus, c’est... le nombre d’adhésions au parti communiste et le nombre de cellules réactivées...
Le choix est entre nos mains, et c’est tout sauf un débat entre textes alternatifs dont aucun n’est utile pour répondre à ce défi. C’est tout sauf un casting de dirigeant pour savoir qui peut "passer le mieux" dans les médias pour représenter le PCF. Ceux qui ont vu Jacques Duclos, ce petit homme de campagne totalement décalé de la France soixante-huitarde parisienne, et faisant pourtant en 1969 le meilleur score jamais obtenu par le PCF, peuvent comprendre que le succès d’un vote communiste présidentiel n’est vraiment pas dans le buzz médiatique !
Il est beaucoup plus important que le congrès arrive à construire une direction fortement renouvelée, rajeunie et avec une majorité d’ouvriers, techniciens, ingénieurs, créateurs, chercheurs, gestionnaires en prise avec les transformations actuelles des forces productives.
« l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes »

(2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler
